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Scandaleux, mais tellement « normal » !

Scandaleux, mais tellement « normal » !

D’après une récente enquête (« Toluna », du 29/03/12), 1 français sur 2 estime que son vote à la présidentielle peut être influencé par les propositions des candidats pour faire baisser le prix des carburants. Et les candidats de plancher sur de nouvelles propositions en la matière ! La plus grande partie des espaces urbains durablement défigurée par la bagnole. Des périphéries sillonnées par des autoroutes surchargées. Des campagnes traversées de part en part par un réseau routier toujours plus dense. En ville, une asphyxie quotidienne par les pots d’échappement. Un risque permanent, pour ceux qui ont l’outrecuidance de se déplacer en deux roues ou à pieds, de se faire faucher par des « obus » d’une tonne ou plus, se déplaçant de plus en plus anarchiquement, à des vitesses de plus en plus grandes. Sans parler du « lien social » des trottoirs et des placettes sacrifié aux vrombissements nerveux des moteurs et aux basses amplifiées des autoradios.

L’augmentation inexorable du prix du pétrole, corrélative à l’augmentation mondiale de sa demande – elle-même due à l’entrée des pays émergents dans la société de consommation, était sur le point d’atténuer mécaniquement ces problèmes, du moins localement. Globalement, pour ce qui est de l’effet de serre, aucun changement : une fois passé le pic de production (pic d’Hubbert), on brûlera exactement la même quantité de pétrole que l’on a brûlé jusqu’à maintenant. Nous serons juste plus nombreux à en brûler moins. Mais localement, on aurait pu au moins goûter à un monde moins déshumanisé …

Mais voilà que l’émergence d’un nouveau lobby vient contredire ce dessein providentiel. Le lobby des « automobilistes infantilisés », plus de 30 millions de français quand même ! Déjà la moitié du pays avec un carburant à 1 euros 60 le litre, combien seront-ils avec un carburant à 3 euros ?

Contrairement à certaines idées reçues, il n’y a pas de « dictature oligarchique », mais juste ce que Tocqueville pressentait et nommait « la tyrannie de la majorité1 ». Une dérive démocratique où la majorité dicte ses desiderata2, quelles que soient ses aptitudes au discernement. Dans un contexte de dette publique gonflant de manière exponentielle, cette majorité tyrannique serait capable, par chantage électoral, d’essorer l’Etat jusqu’à la dernière goute, afin de compenser l’augmentation du prix du pétrole. Sa revendication est claire : pouvoir continuer à consommer « comme avant », sans rien changer, quels que soient les coûts, humains, éthiques, environnementaux …

Alors que quelques associatifs utopistes osaient réclamer que l’on taxe le carburant des avions, afin que ce moyen de transport ne soit pas outrageusement bon marché grâce à un carburant détaxé3, voilà qu’une majorité pourrait bientôt s’unir pour exiger une détaxation des carburants automobiles. Les carottes ne sont pas cuites, elles sont carrément brûlées.

Reste quand même une lueur d’espoir. Car si certains préfèrent demander des « béquilles » à un gouvernement prêt à les satisfaire pour se faire élire, d’autres ont profité de l’occasion pour remettre en question leur dépendance au pétrole, et sont en train d’inventer un mode de vie moins énergivore : bus, vélo ou vélo électrique pour remplacer la voiture sur les petits trajets ; scooter léger, covoiturage ou transports en commun pour remplacer dans la mesure du possible la voiture sur les trajets plus longs. S’il faut vraiment la prendre, une conduite coulée et lente permet d’économiser 40 %, non seulement sur le carburant, mais sur l’ensemble du coût du véhicule. L’abandon de la climatisation fait baisser la consommation de 15 %, etc.

Le comble c’est que cette dernière stratégie (mode de vie moins énergivore) est de loin la plus payante ! Certains l’ont prouvé, il est possible de diviser ses dépenses globales de déplacement par 4 ou bien plus. Alors que même si l’Etat détaxait totalement les carburants automobiles (55 à 60 % de taxe), seul le budget carburant serait divisé par 2. Après calcul, la dépense globale de déplacement ne serait réduite que de moins d’un quart. Alors, plus de quatre d’un coté, moins d’¼ de l’autre, est-ce bien raisonnable de ne pas être responsable ?

(1) A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840.

(2) Même quand c’est une multinationale qui dicte sa loi, n’est-ce pas les consommateurs qui, en amont, la cautionne ?

(3) … sachant qu’une même quantité de pétrole est 3 fois plus impactant en termes d’effet de serre, quand elle est brûlée à haute altitude.

Dominique Juraszko, Aix-en-Provence, le 1/04/12

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